THE EVENT, PREQUEL DE MAÏDAN, TAHRIR ET DE TOUTES LES RÉVOLUTIONS DU PRÉSENT AVORTÉES

Erwan Desbois, www.accreds.fr, 03.02.2016

Après un détour par le cinéma de fiction (My joy, Dans la brume), Sergeï Loznitsa était revenu à son premier champ d’action, le documentaire, pour filmer en direct les évènements de Maïdan. Avec The event il nous emmène sur une autre place (dans l’ancienne Leningrad), à une autre époque (il y a un quart de siècle), pour saisir ce qui d’une révolution à l’autre se fait écho, se produit à nouveau indépendamment des contextes particuliers.

Sans commentaires, ni interviews ou séquences tournées au présent, The event n’est composé que d’images et de sons d’archives, datant de la fin de l’année 1991 qui a été le théâtre de la transition chaotique de l’URSS à la Russie. Le travail de Sergeï Loznitsa relève donc cette fois exclusivement du montage, de ces documents entre eux (comme dans Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot), mais aussi entre ces documents et un hors champ abondant : celui formé par l’ensemble des images des révolutions initiées de par le monde ces dernières années, images que nous avons pu voir au cinéma (Maïdan du même Loznitsa, Tahrir de Stefano Savona) et plus encore à la télévision. Bien que se présentant en noir et blanc et au format 4/3, The event agit ainsi à la manière d’un film en 3D. Dans un œil les images qu’il nous montre de 1991, dans l’autre celles que nous connaissons de la décennie en cours, et la superposition des deux parties opérée dans notre cerveau donne au film un tout autre relief, qui l’enrichit grandement.

LOZNITSA NOUS FAIT PRESSENTIR, SANS BESOIN DE NOUS LE MONTRER, QUE CE MOMENT RÉVOLUTIONNAIRE MAGIQUE SEMBLE CONDAMNÉ À ÊTRE SUIVI D’UN REVIREMENT TRAGIQUE

Tout ce que Loznitsa assemble dans The event ne concerne que la phase d’euphorie du renversement de la dictature communiste, soit ce moment d’insurrection enchanté où le peuple fait enfin entendre ses espérances trop longtemps refoulées, ses utopies, sans peur et sans s’en laisser conter. Rassemblements de masse spontanés qui saturent l’espace public, slogans clamés crânement sur des pancartes et par des cris, tribunes où se succèdent les discours galvanisés par l’énergie qui se dégage de la foule, sa présence, son assurance : vingt ans avant les révolutions de couleurs en Europe de l’Est et les printemps arabes, le tableau qui se déploie devant nous est identique. Loznitsa en a bien conscience, de toute évidence cela a dû lui faire le même effet quand il s’est rendu sur Maïdan ; et il en joue intelligemment, pour nous faire pressentir, sans besoin de nous le montrer, que ce moment magique semble condamné à être toujours suivi d’un revirement tragique.

Nous savons pertinemment, et Loznitsa sait que nous savons, ce qu’il est advenu de la Russie une fois passé cette éphémère effusion révolutionnaire – à l’intention des étourdis qui suivent mollement, le cinéaste glisse une apparition furtive de Vladimir Poutine, qui surgit comme une vision prémonitoire, le bref premier passage à l’écran d’un mauvais esprit de film d’horreur, avançant ses pions dans l’ombre et attendant son heure. Celle-ci viendra une fois que l’ordre et la terreur auront repris le dessus, foulant au pied l’expression populaire spontanée. Oracle doté de la conscience de cette issue, The event fonctionne à deux niveaux, le second contredisant tristement le premier. En surface, il nous montre l’allégresse du présent de cet automne 1991 à Leningrad ; en filigrane, il nous invite à capter dans les images et discours les prémisses du retour de bâton. Ici un homme qui craint que le peuple ne veuille à nouveau de l’Empire (la domination de la Russie sur ses voisins), là un autre exprimant sa hâte que « l’hystérie démocratique » prenne fin.