“MAÏDAN”, DE SERGEI LOZNITSA : L’HISTOIRE EN PLEINE PLACE

Aurélien Ferenczi, www.telerama.fr, 21.05.2014

En posant sa caméra sur la place Maïdan, à Kiev, pendant les mois de soulèvements, Sergei Loznitsa nous plonge au cœur de la révolution ukrainienne. Et près de ceux qui la font. Sidérant.

La place ne désemplit pas. Des gens prennent la parole depuis un podium, d’autres vaquent à des occupations diverses – service d’ordre qui le maintient à peu près, bonnes âmes qui ravitaillent les affamés, manifestants qui se réchauffent autour d’un bivouac. D’autres vont et viennent, assez mystérieusement. Le seul moment où cette foule fait corps, c’est pour chanter l’hymne ukrainien : « Nous prouverons, frères, que nous sommes de la lignée des cosaques ! »

Cinéaste exigeant (My Joy et Dans la brume, en compétition à Cannes en 2012), l’Ukrainien Sergei Loznitsa a posé sa caméra de novembre 2013 à mars 2014 sur la place Maïdan à Kiev. Il montre comment une manifestation monstre devient une révolution, qui chassera les pro-Russes du pouvoir. La géopolitique l’intéresse moins que le processus organique d’un corps social qui s’unit, résiste aux forces armées, triomphe de ses agresseurs. En longs plans fixes, sans commentaire, il capte au plus près la pagaille d’une émotion populaire : qui est qui ? Où est la ligne de front ?

D’abord on ne voit pas grand-chose, comme Fabrice à Waterloo. Puis on saisit des bribes de vérité sidérante : une femme âgée qui brandit un document – sa carte d’identité ukrainienne ? – face aux soldats en armes ; la police en tortue comme la légion romaine ; un manifestant qui joue du clairon, comme la bande-son d’un drôle de film de guerre. On n’a jamais été aussi près de l’Histoire, le soulèvement de la place Maïdan évoquant toutes les révoltes passées, lointaines ou proches, les émeutes parisiennes de 1830 comme celles, récentes, des places Tahrir (au Caire) ou Taksim (à Istanbul), aux destins contraires. De celles de Kiev, on pourra désormais dire : « J’y étais. »