MAÏDAN, À LA GLOIRE DU PEUPLE UKRAINIEN

Guillaume Perret, http://bobinophilie.wordpress.com, 08.06.2014

Réalisateur d’origine ukrainienne résidant désormais en Allemagne, Sergeï Loznitsa est connu depuis quelques années en France pour ses deux films de fictions, tous deux sélectionnés au Festival de Cannes, My Joy (2010) et Dans la brume (2012). Il était en train de préparer son troisième long-métrage de fiction lorsque les manifestations ont éclaté à Kiev, en Ukraine. Pourtant, c’est bien avec le genre documentaire qu’il a fait ses premiers pas au cinéma, et il y revient avec Maïdan, sorti en salle le vendredi 23 mai dernier, jour de sa présentation en séance spéciale hors-compétition au 67ème Festival de Cannes. Un film au cœur de l’actualité bouillante qui bouscule l’Ukraine depuis des mois, qui pourtant – et on peut le regretter fortement –, est passé complètement inaperçu dans le paysage cinématographique des dernières semaines. Retour, donc, sur cette œuvre essentielle d’un cinéaste-militant.

On peut s’étonner de la sortie d’un tel film, seulement quelques semaines après les événements relatés, exercice risqué qui rappelle, dans un autre contexte, 18 jours, film né d’une collaboration de 10 cinéastes égyptiens méconnus, sorti en France en septembre 2011, qui revenait sur la Révolution égyptienne survenue quelques mois plus tôt et dont certains avait souligné le manque de distance nécessaire pour en amplifier la portée. En 2012, nous avions pu également découvrir sur nos écrans Tahrir, place de la révolution de Stefano Sanova et le long métrage de fiction Après la bataille de Yousry Nasrallah. L’ensemble des films qui font de l’actualité l’événement, comme le souligne l’accroche sur l’affiche promotionnelle de Maïdan, seraient-ils prématurés ? Il n’y a que le temps qui pourra nous permettre d’avoir le recul nécessaire à une meilleure appréciation.

Deux mois seulement se sont donc écoulés entre la fin du tournage de Maïdan et sa distribution
en France, pendant lesquels Sergeï Loznitsa aura lui-même produit et monté son film avant de trouver un distributeur. La rapidité de la finition de son troisième long-métrage lui a même permis une nouvelle sélection à Cannes. Un traitement urgent, qui ne veut pas dire bâclé pour autant, comme si le réalisateur voulait révéler au monde les faits vus non pas par les médias internationaux, mais bien de l’intérieur.
Lors de la sortie française de Dans la brume en 2013, le réalisateur avait déclaré au Monde « [L'endroit où j'ai grandi - l'Ukraine] a tellement changé que les souvenirs que j’en ai gardé semblent faux. Je ne peux pas revenir dans un pays qui n’existe plus sauf dans mes illusions. Ou alors faire un film sur ce sujet, auquel cas j’y reviendrai forcément ». Par la force des choses, il y revient donc avec ce nouveau documentaire qui n’est – et ne peut être – objectif. Le montage de Sergeï Loznitsa ne cache en rien les positions du réalisateur qui martèle l’écran d’imagesnationalistes, hymnes chantés, répétés et discours militants à l’appui, de même que le récit chronologique qui s’enfonce dans la tragédie.

A défaut d’une post-production rapide, Loznitsa a pris le temps de saisir le quotidien de la place de l’Indépendance, à Kiev, pendant cinq mois, de novembre 2013 à mars 2014, durant lesquels les citoyens ukrainiens de tous âges et de toutes les confessions sont venus protester contre le président Viktor Ianoukovytch. L’événement s’inscrit donc dans la durée, avec une immersion totale de la caméra au cœur de cette place symbolique de la lutte contre l’autoritarisme politique, qui saisit au fil des jours et des nuits le perfectionnement de l’organisation des manifestants, séparés du reste de la ville par les barricades que l’on voit se dresser, constitués en microcosme social dans lequel on met en place des ravitaillements et des centres de repos, on chante avec enthousiasme à la gloire du peuple ukrainien, on récite des poèmes engagés devant l’audience, on rit même. Le parti-pris du réalisateur fait toute la force de son film, car étonnement, la démonstration de ce quotidien repose en une succession de plans fixes, sans commentaire, sans musique additionnelle, sans interview, sans tentative d’interférence quelle qu’elle soit avec la population de la place. le réalisateur n’essayant jamais d’interférer ou de rechercher de témoignage direct, face caméra. Seuls les paroles de ceux qui s’aventurent devant et/ou autour de la caméra sont enregistrées « à la dérobée » et permettent de saisir la température de la place.

Ainsi, c’est un périmètre bien délimité que ratisse Loznitsa, qui n’ambitionne pas de fait de retracer les circonstances qui ont provoqués ces événements. Seuls cinq fondus au noir permettent de glisser quelques lignes qui recadrent chronologiquement la situation, soulignent les moments de rupture : le 21 novembre, évidemment, est cité comme le début du rassemblement de ceux qui s’estiment lésés par un gouvernement accusé de céder à la Russie et critiquée pour avoir suspendu ses discussions avec l’Union Européenne ; le 17 janvier également, lorsque Viktor Ianoukovytch promulgue des lois restreignant le droit de manifester, votées par le Parlement, et bravées deux jours plus tard par plus de 100 000 manifestants faisant face aux forces de l’ordre ; le 18 février enfin, qui marque une nouvelle escalade de violences, faisant 26 morts et plus de 600 blessés, précédant la destitution de Ianoukovytch par le Parlement ukrainien, le 22 février dernier.

Une foule face à la caméra, silencieuse, se met à chanter l’hymne ukrainien. Telle est la scène d’ouverture saisissante de Maïdan, révélatrice de l’orientation que Sergeï Loznitsa veut lui donner : plus que de filmer ceux qui animent la scène et prononcent les discours, c’est le peuple qu’il choisit de saisir sous un angle original et anticonformiste pour couvrir la révolte afin de donner corps à la masse versatile. Plus que d’enregistrer le visage de certains manifestants, il choisit donc de les prendre dans leur agrégation vers un but commun et de partager le souffle qui s’échappe de la place de l’Indépendance. Ainsi, autant qu’au contexte politique et à la fournaise de l’actualité, le réalisateur s’intéresse à la formation organique du peuple qui résiste. Maïdan devient un étonnant terrain d’analyse de l’Histoire en marche, d’un processus collectif engagé pour rétablir l’ordre éthique des choses et conserver l’intégrité humaine.

En posant sa caméra sur un trépied et en la laissant enregistrer l’instant, sans mouvement, Loznitsa fait preuve d’une étonnante patience et sérénité qui souligne une forme de nécessité de montrer la vérité, des images les plus anodines à celles plus surprenantes, notamment dès que les manifestations basculent dans un affrontement sanglant entre le peuple et les forces de l’ordre. Le plus intéressant se trouve certainement dans les quelques variations techniques qu’imposent la nécessité du moment et qui obligent Loznitsa à rompre l’immobilité de ses plans dans la seconde partie : peu à peu, il doit oublier son statut de cinéaste face au présent, et la sérénité avec laquelle il magnait l’outil filmique cède sous le poids de l’adrénaline. Ainsi, la caméra devient plus instable, les changements de plans ne constituent plus qu’une seule séquence pour filmer les deux camps qui s’affrontent. Pourtant, il n’a de cesse de stabiliser sa caméra, même dans les moments les plus risqués, preuve d’un courage infaillible face au chaos. Dans tous les cas, ce sont des images sidérantes que nous propose Loznitsa. Elles font ressentir à chaque instant le climat sur Maïdan, sa caméra n’étant jamais au dessus, mais au dedans. Le hors-champs s’inscrit dans la continuité du champ pour former un tout incandescent, essentiel, à travers lequel un cinéaste-reporter devient lui-même citoyen-militant.